{"id":863,"date":"2024-06-28T15:49:06","date_gmt":"2024-06-28T12:49:06","guid":{"rendered":"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/?p=863"},"modified":"2025-11-20T20:11:43","modified_gmt":"2025-11-20T17:11:43","slug":"sartre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/2024\/06\/28\/sartre\/","title":{"rendered":"Jean-Paul Sartre. L&rsquo;existentialisme est un humanisme. L&rsquo;\u00eatre et rien"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">Jean-Paul Sartre (1905 &#8211; 1980) est n\u00e9 \u00e0 Paris dans la famille de l&rsquo;officier de marine Jean-Baptiste Sartre (d\u00e9c\u00e9d\u00e9 alors que son fils n&rsquo;avait que deux ans) et d&rsquo;Anne-Marie Schweitzer. Le futur \u00e9crivain et philosophe a grandi dans la famille de son grand-p\u00e8re Charles Schweitzer (le c\u00e9l\u00e8bre penseur humaniste Albert Schweitzer \u00e9tait son neveu), professeur universitaire et auteur de manuels dans l&rsquo;esprit de la libre pens\u00e9e voltairienne et de la haine de toute tyrannie. L\u2019immense biblioth\u00e8que de son grand-p\u00e8re nourrissait le jeune esprit de son petit-fils et le pr\u00e9disposait \u00e0 une vari\u00e9t\u00e9 d\u2019int\u00e9r\u00eats. La famille vivait dans la \u00abrichesse bourgeoise\u00bb, et l&rsquo;enfant \u00e9tait prot\u00e9g\u00e9 de toutes sortes d&rsquo;adversit\u00e9s de la vie, \u00e9tant un \u00abbon gar\u00e7on\u00bb, confiant dans le bien-\u00eatre du monde entier, qu&rsquo;il comprenait \u00e0 travers les livres: \u00abJ&rsquo;ai commenc\u00e9 ma vie car, selon toute vraisemblance, je terminerai le sien est parmi les livres\u00bb (4: 381). Ne croyant pas en Dieu, il trouva dans le livre \u00absa religion\u00bb et \u00abson temple\u00bb (4: 390, 479). Cette impi\u00e9t\u00e9 enfantine (\u00abL&rsquo;enfance d\u00e9cide de tout\u00bb, croyait Sartre) a abouti \u00e0 l&rsquo;ath\u00e9isme conscient du futur philosophe, et \u00abl&rsquo;optimisme leibnizien\u00bb d&rsquo;un enfant heureux &#8211; confront\u00e9 \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 dure et douloureuse &#8211; s&rsquo;est transform\u00e9 en son rejet cat\u00e9gorique, r\u00e9bellion et cynisme.<\/p>\n<p align=\"justify\"><!--more--><\/p>\n<p align=\"justify\"><a href=\"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/2024\/06\/28\/sartre\/sartr230624\/\" rel=\"attachment wp-att-864\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-864\" src=\"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/sartr230624.jpg\" alt=\"\" width=\"488\" height=\"480\" srcset=\"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/sartr230624.jpg 488w, https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/sartr230624-300x295.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 488px) 100vw, 488px\" \/><\/a><\/p>\n<p align=\"justify\">En 1924, Sartre est dipl\u00f4m\u00e9 du lyc\u00e9e Henri IV de Paris et re\u00e7oit le titre de bachelier. En 1928, il termine ses \u00e9tudes \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole normale sup\u00e9rieure d&rsquo;\u00e9lite et entre \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole sup\u00e9rieure de philosophie de la Sorbonne, o\u00f9 il rencontre Raymond Aron, L\u00e9vi-Strauss, Merleau-Ponty, E. Mounier, les futurs chefs spirituels de la France. Il y rencontre \u00e9galement Simone de Beauvoir, plus tard \u00e9crivain c\u00e9l\u00e8bre, laur\u00e9ate du prix Nobel, qui deviendra son \u00e9pouse et une alli\u00e9e id\u00e9ologique convaincue. Elle \u00e9crira plusieurs ouvrages biographiques: \u00abM\u00e9moires d&rsquo;une jeune fille de bonne famille\u00bb (1958), \u00abLe Pouvoir de l&rsquo;\u00e2ge\u00bb (1960), \u00abLe Pouvoir des choses\u00bb (1963), dans lesquels elle retracera l&rsquo;\u00e9volution vitale et vicissitudes spirituelles et id\u00e9ologiques de la vie avec Sartre jusqu&rsquo;en 1960 En 1929, Sartre re\u00e7oit le titre d&rsquo;\u00abagr\u00e9g\u00e9 de philosophie\u00bb (correspondant \u00e0 notre dipl\u00f4me de candidat en sciences philosophiques), lui donnant le droit d&rsquo;enseigner la philosophie dans les lyc\u00e9es et universit\u00e9s. Il \u00e9tait psychologiquement pr\u00e9dispos\u00e9 \u00e0 ce genre d&rsquo;activit\u00e9 par l&rsquo;exemple de son grand-p\u00e8re ador\u00e9: \u00abd\u00e8s mon plus jeune \u00e2ge, j&rsquo;\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 voir dans l&rsquo;activit\u00e9 p\u00e9dagogique un acte sacr\u00e9, et dans l&rsquo;activit\u00e9 litt\u00e9raire comme une asc\u00e9tisme\u00bb (4: 383). Apr\u00e8s avoir servi dans l&rsquo;arm\u00e9e, Sartre enseigne la philosophie dans l&rsquo;un des lyc\u00e9es du Havre (1931 &#8211; 1933). Cependant, il a vu sa vocation la plus \u00e9lev\u00e9e dans l&rsquo;\u00e9criture et la cr\u00e9ation de son propre syst\u00e8me de philosophie. En 1933-1934 il a effectu\u00e9 un stage \u00e0 l&rsquo;Institut fran\u00e7ais de Berlin, o\u00f9 il a \u00e9tudi\u00e9 la ph\u00e9nom\u00e9nologie d&rsquo;E. Husserl, ainsi que l&rsquo;existentialisme allemand en mettant l&rsquo;accent sur la philosophie de M. Heidegger, qui l&rsquo;a fortement impressionn\u00e9 et lui a servi de sources th\u00e9oriques. propres opinions. Quelle que soit la dynamique avec laquelle Sartre les a transform\u00e9s, une chose \u00e9tait constante : la tendance existentielle de sa philosophie et de sa cr\u00e9ativit\u00e9 artistique. Le centre d&rsquo;attraction de sa pens\u00e9e a toujours \u00e9t\u00e9 une personne, cach\u00e9e dans ses profondeurs, inattendue dans ses r\u00e9actions, souvent vicieuse dans ses d\u00e9sirs, douteuse dans ses objectifs, victime contradictoire et bourreau de lui-m\u00eame et des autres, en qu\u00eate de libert\u00e9 et d&rsquo;ind\u00e9pendance. \u00abL&rsquo;existentialisme est humanisme\u00bb, proclamerait Sartre dans les ann\u00e9es d&rsquo;apr\u00e8s-guerre et donnerait des conf\u00e9rences avec enthousiasme sur ce sujet (y compris en Am\u00e9rique), et en 1946 il publierait une brochure portant ce titre, \u00e0 laquelle le marxiste fran\u00e7ais Jean Canapa r\u00e9pondait imm\u00e9diatement par un opus: \u00abL\u2019existentialisme n\u2019est pas l\u2019humanisme.\u00bb Cette pol\u00e9mique va ajouter \u00e0 la popularit\u00e9 de Sartre, largement connu depuis la publication en 1938 de son roman La Naus\u00e9e, que l&rsquo;auteur lui-m\u00eame voulait appeler M\u00e9lancolie, mais l&rsquo;\u00e9diteur a insist\u00e9 pour un titre plus spectaculaire.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il faut dire que des \u00abflux turbulents\u00bb de rumeurs, d\u2019opinions, de calomnies et d\u2019appr\u00e9ciations contradictoires surgirent toujours autour du nom de Sartre. Sa gloire au XXe si\u00e8cle \u00e9tait non seulement \u00e9norme, mais aussi souvent scandaleux. Il aimait choquer non seulement l&rsquo;homme de la rue fran\u00e7ais (par exemple, avec la pi\u00e8ce \u00abLa prostitu\u00e9e vertueuse\u00bb), mais aussi l&rsquo;intellectuel occidental, d\u00e9clarant dans l&rsquo;ouvrage d&rsquo;apr\u00e8s-guerre \u00abCritique de la raison dialectique\u00bb (1960) \u00e0 propos de son \u00abaccord\u00bb avec le marxisme, voyant dans le mat\u00e9rialisme historique \u00abla seule explication acceptable de l\u2019histoire\u00bb (6: 25). Lors des \u00e9v\u00e9nements de mai 1968 en France, Sartre \u00e9tait \u00abavant tout\u00bb sur les barricades, appelant la jeunesse insoumise \u00e0 \u00abfaire la r\u00e9volution\u00bb et \u00e0 prendre le pouvoir en main. Apr\u00e8s avoir accus\u00e9 les communistes fran\u00e7ais de \u00abtrahir la r\u00e9volution\u00bb, il adopta une position \u00abd\u2019ultra-gauche\u00bb, pro-mao\u00efste, rejoignant la \u00abgauche ouvri\u00e8re\u00bb en France \u00abau m\u00e9pris\u00bb de la \u00abgauche intellectuelle\u00bb (il \u00e9tait le \u00abpetit\u00bb -intellectuel bourgeois, comme il aimait s&rsquo;appeler ) et commen\u00e7a \u00e0 publier le journal militaire \u00abBanni\u00e8re Rouge\u00bb, au recto duquel se trouvait un portrait du \u00abgrand timonier Mao\u00bb. Se consid\u00e9rant strat\u00e9giquement comme un partisan du mouvement communiste, il s&rsquo;est toujours disput\u00e9 avec les communistes fran\u00e7ais, critiquant vivement leur tactique politique. Avec son hypercritique \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de tout ce qui est \u00abbourgeois\u00bb, il n&rsquo;\u00e9tait pas sur le m\u00eame chemin que la \u00abdroite\u00bb. Occupant une position tout \u00e0 fait unique dans la lutte politique, Sartre n&rsquo;\u00e9tait pas aim\u00e9 de tous, il irritait tout le monde, non seulement ses ennemis, mais aussi ses amis, comme Albert Camus, ami et camarade de la R\u00e9sistance, qui s&rsquo;opposa vivement \u00e0 Sartre dans le ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s-guerre pour des motifs id\u00e9ologiques et politiques, qui n\u2019acceptaient ni son \u00abamiti\u00e9\u00bb avec l\u2019Union sovi\u00e9tique, ni son orientation \u00abpro-communiste\u00bb, ni l\u2019\u00e9volution de son existentialisme sous l\u2019influence du marxisme.<\/p>\n<p align=\"justify\">Les activit\u00e9s provocatrices de Sartre ont suscit\u00e9 une telle haine de la part de l\u2019organisation profasciste OAS que ses dirigeants ont cri\u00e9: \u00abTirez sur Sartre! Signalons enfin un autre \u00e9pisode choquant de sa vie. En 1964, il re\u00e7oit le prix Nobel de litt\u00e9rature, qu&rsquo;il refuse cat\u00e9goriquement, ne voulant pas s&rsquo;associer aux \u00abmilieux bourgeois\u00bb qu&rsquo;il d\u00e9teste. Oui, cet homme brillant \u00e9tait un brillant \u00e9crivain (le roman-trilogie \u00abRoads of Freedom\u00bb, 1945-1949, le r\u00e9cit autobiographique \u00abWords\u00bb, 1964, etc.) et un dramaturge (les c\u00e9l\u00e8bres pi\u00e8ces \u00abFlies\u00bb, 1943, \u00abBehind une porte verrouill\u00e9e\u00bb, 1944, \u00abLe Diable et le Seigneur Dieu\u00bb, 1951, etc.). C&rsquo;\u00e9tait un combattant politique \u00abpugnace\u00bb (pour la paix, la d\u00e9mocratie, la libert\u00e9 personnelle), publiant syst\u00e9matiquement ses essais politiques dans les recueils \u00abSituations\u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\">N\u00e9anmoins, \u00abl\u2019essentiel\u00bb de sa vie est la philosophie existentielle, \u00e0 laquelle il a apport\u00e9 sa contribution unique et aussi \u00abarrogante\u00bb. Il cr\u00e9e sa propre version de \u00abl\u2019existentialisme classique\u00bb en publiant en 1943, pendant l\u2019occupation fasciste de la France, son ouvrage acad\u00e9mique \u00abL\u2019\u00eatre et le n\u00e9ant\u00bb, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment oppos\u00e9 au livre \u00abhistorique\u00bb \u00abL\u2019\u00eatre et le temps\u00bb (1927) par Martin Heidegger. Par rapport au penseur allemand, Sartre d\u00e9veloppe une version plus subjectiviste de l\u2019existentialisme, d\u00e9clarant: \u00abLa subjectivit\u00e9 humaine est notre point de d\u00e9part\u00bb. Il consid\u00e8re sa philosophie de l&rsquo;homme comme plus \u00abconcr\u00e8te\u00bb contrairement \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation objectiviste de l&rsquo;existence de Heidegger et exprime sa perplexit\u00e9 face \u00e0 ses \u00abexistentiels\u00bb abstraits (\u00catre-au-monde, Dasein, Soins, Harmonisation, \u00catre-avant-la-mort, Temps, N\u00e9ant, etc.) comme structures ontologiques universelles. Sartre lui-m\u00eame comprend leur caract\u00e8re concret, rempla\u00e7ant l&rsquo;\u00ab\u00catre au monde\u00bb abstrait par des \u00absituations concr\u00e8tes\u00bb, le N\u00e9ant pur avec ses \u00abvisages\u00bb r\u00e9els, le Temps par le temps psychologique concret, et emm\u00e8ne la Mort au-del\u00e0 des limites de l&rsquo;existence humaine, la privant d&rsquo;existence. importance. En cons\u00e9quence, Heidegger, indign\u00e9, a pass\u00e9 toute sa vie \u00e0 \u00abnier\u00bb l\u2019existentialisme et \u00e0 \u00abreprendre\u00bb Sartre. Certes, les deux penseurs ont utilis\u00e9 la m\u00e9thode ph\u00e9nom\u00e9nologique de Husserl pour construire une ontologie existentielle, mais chacun l\u2019a interpr\u00e9t\u00e9e dans son propre esprit, se donnant pour t\u00e2che de d\u00e9crire les \u00abessences spirituelles\u00bb. Dans \u00abL&rsquo;\u00eatre et le n\u00e9ant\u00bb, Sartre expose une \u00abdoctrine stricte\u00bb de la r\u00e9alit\u00e9 humaine dans sa relation avec le monde sup\u00e9rieur, avec le culte de l&rsquo;activit\u00e9 du sujet dans toute situation et son d\u00e9passement, avec l&rsquo;id\u00e9e de \u00ablibert\u00e9 absolue\u00bb de l&rsquo;individu et de sa responsabilit\u00e9, avec l&rsquo;affirmation de l&rsquo;absurdit\u00e9 du monde et l&rsquo;ali\u00e9nation de la personne par rapport \u00e0 lui et aux autres. Dans la conf\u00e9rence \u00abL&rsquo;existentialisme est l&rsquo;humanisme\u00bb, il popularise son existentialisme, en mettant en avant la d\u00e9sormais c\u00e9l\u00e8bre formule \u00abL&rsquo;existence pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;essence\u00bb et deux m\u00e9thodes d&rsquo;\u00e9tude de la r\u00e9alit\u00e9 humaine: existentialiste et essentialiste. Le premier vient de la priorit\u00e9 de l&rsquo;existence sur l&rsquo;essence, qui est caract\u00e9ristique de l&rsquo;existence humaine, et le second &#8211; l&rsquo;essence sur l&rsquo;existence, qui se d\u00e9roule dans le monde des choses. Par cette formule, Sartre pointe d\u2019abord la sp\u00e9cificit\u00e9 de l\u2019homme, \u00abcontrairement \u00e0 la moisissure ou au chou-fleur\u00bb. Deuxi\u00e8mement, cette sp\u00e9cificit\u00e9 est associ\u00e9e \u00e0 sa conscience, \u00e0 ses projets, \u00e0 ses projets, \u00e0 son aspiration active vers l&rsquo;avenir, en un mot, \u00e0 sa libert\u00e9, alors que les choses ob\u00e9issent passivement aux conditions de leur existence. Troisi\u00e8mement, il n\u2019existe pas d\u2019essence objective pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e de l\u2019homme, venant de la nature, de la soci\u00e9t\u00e9 ou du Seigneur Dieu lui-m\u00eame. Elle est \u00abconquise\u00bb par la personne elle-m\u00eame (un l\u00e2che ou un h\u00e9ros) et est la cristallisation de son existence. Quatri\u00e8mement, il n&rsquo;y a pas et ne peut pas y avoir d&rsquo;entit\u00e9 \u00abconquise\u00bb une fois pour toutes, car un l\u00e2che peut cesser d&rsquo;\u00eatre un l\u00e2che, tout comme un h\u00e9ros peut perdre son h\u00e9ro\u00efsme, car une personne est toujours en mouvement, en mouvement, en changement, dynamique. Il choisit librement la \u00abloi de sa vie\u00bb et en porte l\u2019enti\u00e8re responsabilit\u00e9.qui il devient. Toutes ces v\u00e9rit\u00e9s simples repr\u00e9sentent, pour ainsi dire, une \u00abversion all\u00e9g\u00e9e\u00bb de l&rsquo;existentialisme, que Sartre a activement promu et a acquis une grande popularit\u00e9, tandis que \u00abl&rsquo;enseignement strict\u00bb \u00e9nonc\u00e9 dans le trait\u00e9 assez complexe \u00abL&rsquo;\u00eatre et le n\u00e9ant\u00bb est rest\u00e9 pour un large public \u00abun secret derri\u00e8re sept sceaux\u00bb, bien qu&rsquo;il ait \u00e9t\u00e9 r\u00e9\u00e9dit\u00e9 des dizaines de fois, il est devenu principalement l&rsquo;objet d&rsquo;\u00e9tudes scientifiques, philosophiques et culturelles de professionnels.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>M\u00e9thode ph\u00e9nom\u00e9nologique.<\/strong>Avant le d\u00e9but de l&rsquo;activit\u00e9 philosophique de Sartre, Raymond Aron a attir\u00e9 son attention sur la ph\u00e9nom\u00e9nologie de Husserl, dans laquelle Sartre voyait une opportunit\u00e9 tant d\u00e9sir\u00e9e de parler du monde du point de vue de la conscience humaine et de ne pas tomber dans l&rsquo;id\u00e9alisme (dans l&rsquo;esprit de Berkeley, Hume, les Machistes, etc.), parce que le monde entier est \u00abhors de la conscience\u00bb, \u00abtranscendant \u00e0 elle\u00bb. Depuis ses \u00e9tudes \u00e0 la Sorbonne, Sartre s&rsquo;est vivement oppos\u00e9 \u00e0 \u00abl&rsquo;id\u00e9alisme universitaire\u00bb (Brunswick, Lalande, Meyerson), arguant dans des pol\u00e9miques avec eux que les choses existent \u00aben dehors de la conscience\u00bb, et qualifiant avec m\u00e9pris leur id\u00e9alisme et leur spiritualisme de \u00abphilosophie digestive\u00bb. \u00a0\u00bb de l&rsquo;Esprit Araign\u00e9e, qui attirait les choses dans sa toile, les dig\u00e9rait lentement, les transformant en \u00ab\u00a0sa propre substance\u00a0\u00bb. En 1936, Sartre publie l&rsquo;ouvrage \u00abTranscendance du moi\u00bb (\u00e9crit en 1934 \u00e0 la suite d&rsquo;un stage \u00e0 Berlin), dans lequel il interpr\u00e8te \u00e0 sa mani\u00e8re l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00abintentionnalit\u00e9 de la conscience\u00bb de Husserl, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00abla direction de la conscience vers son objet. Imaginez que vous soyez jet\u00e9 dans un monde hostile et dangereux, dit Sartre, non r\u00e9ductible \u00e0 votre conscience et insoluble en elle, alors vous saisirez le \u00absens profond de la d\u00e9couverte de Husserl\u00bb: toute conscience est la conscience de quelque chose. Cela signifie que le \u00abrayon de conscience\u00bb est d&rsquo;abord dirig\u00e9 \u00abvers l&rsquo;ext\u00e9rieur\u00bb et non vers soi, dans lequel Sartre voit la \u00abnon-substantialit\u00e9 de la conscience\u00bb (contre l&rsquo;id\u00e9alisme de Descartes), et avec elle la d\u00e9livrance de l&rsquo;id\u00e9alisme. Cependant, on ne peut pas penser qu\u2019il adh\u00e8re \u00e0 une position mat\u00e9rialiste; non, il n\u2019est pas permis de \u00abdissoudre la conscience dans les choses\u00bb et de la d\u00e9terminer par les choses. Sartre se consid\u00e8re comme un \u00abr\u00e9aliste\u00bb qui ne perd ni le monde ext\u00e9rieur, ni la libert\u00e9, ni la souverainet\u00e9 de la conscience. Mais en m\u00eame temps, il ne s&rsquo;aper\u00e7oit pas que l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;intentionnalit\u00e9 en elle-m\u00eame ne procure un soulagement \u00e0 l&rsquo;id\u00e9alisme ni chez Husserl ni, comme nous le verrons plus loin, chez Sartre lui-m\u00eame, qui aurait pu lire plus attentivement les \u00abM\u00e9ditations cart\u00e9siennes\u00bb du penseur allemand, publi\u00e9 en France en 1928. Dans ceux-ci, Husserl parle tr\u00e8s clairement du monde ext\u00e9rieur comme corr\u00e9latif \u00e0 la conscience, de sorte que les objets sont des objets de conscience r\u00e9elle ou possible et tirent \u00abde moi tout le sens et tout la valeur existentielle. C&rsquo;est \u00e0 cette derni\u00e8re que Sartre accorde une attention particuli\u00e8re, car il voit un autre grand m\u00e9rite de Husserl dans le fait qu&rsquo;il ne r\u00e9duit pas la conscience du monde \u00e0 sa seule connaissance (le type \u00e9pist\u00e9mologique de l&rsquo;intentionnalit\u00e9), mais ouvre des possibilit\u00e9s pour une attitude \u00e9motionnelle ou spirituelle-morale envers le monde. Disons que cet \u00abarbre \u00e0 l&rsquo;horizon\u00bb je peux non seulement le conna\u00eetre, mais aussi l&rsquo;aimer, le craindre et le ha\u00efr. Sartre estime que Husserl nous a restitu\u00e9 \u00able monde des artistes et des proph\u00e8tes avec le refuge de la gr\u00e2ce et de l&rsquo;amour\u00bb, et il a d&rsquo;ailleurs rendu l&rsquo;horreur et le charme aux choses elles-m\u00eames: le visage du masque japonais est terrible en soi, et non \u00e0 cause de notre r\u00e9action subjective \u00e0 un morceau de bois transform\u00e9. Les fameuses \u00abr\u00e9actions subjectives\u00bb, que M. Proust attribuait enti\u00e8rement \u00e0 la \u00abvie int\u00e9rieure du sujet, d\u00e9terminent uniquement la mani\u00e8re par laquelle nous d\u00e9couvrons le monde. Il est important pour Sartre d&rsquo;affirmer la r\u00e9alit\u00e9,humeurs existentielles\u00bb (jet\u00e9es dans un monde indiff\u00e9rent et hostile, m\u00e9lancolie, peur, naus\u00e9e, etc.), et ne pas les consid\u00e9rer comme le simple fantasme subjectif d&rsquo;un hypocondriaque. On y voit d\u00e9j\u00e0 le d\u00e9but de l&rsquo;ontologie existentielle qui sera d\u00e9velopp\u00e9e dans \u00abL&rsquo;\u00eatre et le n\u00e9ant\u00bb, et son \u00abpr\u00e9curseur\u00bb peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme le monde ali\u00e9n\u00e9 du h\u00e9ros de \u00abLa Naus\u00e9e\u00bb d&rsquo;Antoine Roquentin. Sartre aborde \u00e9galement l&rsquo;id\u00e9e de la transcendance de l&rsquo;objet de la conscience, car le monde entier se trouve \u00aben dehors de lui\u00bb, dans l&rsquo;article \u00abL&rsquo;id\u00e9e fondamentale de la ph\u00e9nom\u00e9nologie husserlienne : l&rsquo;intentionnalit\u00e9\u00bb (1939).<\/p>\n<p align=\"justify\">Ayant ma\u00eetris\u00e9 la m\u00e9thode ph\u00e9nom\u00e9nologique sur le plan th\u00e9orique, il l&rsquo;appliqua tout d&rsquo;abord en psychologie dans l&rsquo;analyse de l&rsquo;imagination et des \u00e9motions, leur consacrant de nombreux essais: \u00abImagination\u00bb (1936), \u00abEssai sur la th\u00e9orie des \u00e9motions \u00bb (1939). ), \u00ab Imaginaire. Psychologie ph\u00e9nom\u00e9nologique de l&rsquo;imagination\u00a0\u00bb (1940). Sans rejeter la m\u00e9thodologie empirique dans l&rsquo;\u00e9tude des ph\u00e9nom\u00e8nes mentaux (pour passer des faits individuels aux essences g\u00e9n\u00e9rales), Sartre la consid\u00e8re comme superficielle, insuffisante et r\u00e9ductionniste (au sens de r\u00e9duire le complexe au simple, le mental au biologique, naturaliste), tandis que une compr\u00e9hension initiale et directe de l&rsquo;essence des actes mentaux par opposition aux r\u00e9actions physiologiques (sur laquelle Husserl a insist\u00e9, et Bergson avant lui), leur sp\u00e9cificit\u00e9 dans la structure holistique de la conscience, par exemple les \u00e9motions par opposition \u00e0 l&rsquo;imagination, qui est obtenue avec succ\u00e8s gr\u00e2ce \u00e0 la m\u00e9thode ph\u00e9nom\u00e9nologique. Cependant, l&rsquo;explication sp\u00e9cifique, par exemple, des \u00e9motions chez Sartre n&rsquo;est pas tant ph\u00e9nom\u00e9nologique qu&rsquo;existentielle: les \u00e9motions de peur, de m\u00e9lancolie, d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, de d\u00e9ception, etc. sont une \u00abcom\u00e9die magique de l&rsquo;impuissance d&rsquo;une personne face au monde, ou simplement une \u00e9vasion du monde. De la m\u00eame mani\u00e8re, dans un esprit d&rsquo;ali\u00e9nation de la conscience de la r\u00e9alit\u00e9, il interpr\u00e8te des images de l&rsquo;imagination qui conduisent une personne dans un \u00abmonde irr\u00e9el et inexistant\u00bb, une sorte de \u00abrien\u00bb en comparaison avec le \u00abMonde dense de des choses\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\">Enfin, dans \u00abL\u2019\u00eatre et le n\u00e9ant\u00bb, Sartre d\u00e9veloppe \u00e0 sa mani\u00e8re la m\u00e9thode ph\u00e9nom\u00e9nologique (en corrigeant \u00abHusserl lui-m\u00eame\u00bb) et l\u2019adapte aux besoins de l\u2019ontologie existentielle-ph\u00e9nom\u00e9nologique. Tout d&rsquo;abord, il voit le \u00abprogr\u00e8s de la pens\u00e9e moderne\u00bb dans le fait qu&rsquo;avec l&rsquo;aide de l&rsquo;id\u00e9e de ph\u00e9nom\u00e8ne, il a \u00e9t\u00e9 possible de se lib\u00e9rer du dualisme de l&rsquo;int\u00e9rieur et de l&rsquo;ext\u00e9rieur, de l&rsquo;immanent et du transcendantal, de l&rsquo;apparence et de l&rsquo;essence, r\u00e9duisant l\u2019existant au \u00abmonisme des ph\u00e9nom\u00e8nes\u00bb qui l\u2019a remplac\u00e9. Un ph\u00e9nom\u00e8ne, contrairement \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne qui cache une essence \u00abderri\u00e8re lui\u00bb (Kant), se pointe \u00abvers lui-m\u00eame\u00bb, se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 notre conscience sans interm\u00e9diaires, \u00abc&rsquo;est une essence qui n&rsquo;est pas contenue dans un objet, mais qui est le sens de l\u2019objet\u00bb (2: 12, 15). Encore, comme dans \u00abLa Transcendance du Moi\u00bb, Sartre s&#8217;empresse d&rsquo;\u00e9viter les reproches de l&rsquo;id\u00e9alisme berkeleyen en recourant \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;intentionnalit\u00e9: \u00abToute conscience est conscience de quelque chose, cela veut dire que les transcendances sont la structure de base de la conscience, c&rsquo;est-\u00e0-dire que la conscience donne naissance au sens d&rsquo;un \u00eatre qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas. C\u2019est ce que nous appelons la preuve ontologique\u00bb (1: 28). Il s\u2019agit de prouver l\u2019existence du monde ext\u00e9rieur et, encore une fois, de se d\u00e9barrasser de l\u2019id\u00e9alisme. Il reproche \u00e9galement \u00e0 Husserl d&rsquo;avoir introduit l&rsquo;id\u00e9alisme en relation avec la \u00absortie du monde des parenth\u00e8ses\u00bb, estimant que cette op\u00e9ration est d\u00e9nu\u00e9e de sens, car le monde ext\u00e9rieur nous est toujours \u00abd\u00e9j\u00e0 donn\u00e9\u00bb avant toute r\u00e9flexion dans ce qu&rsquo;on appelle le \u00abcogito pr\u00e9-r\u00e9flexif\u00bb connaissance directe du monde (je connais la table, Pierre, etc.), dirig\u00e9e \u00abvers l&rsquo;ext\u00e9rieur\u00bb et non vers la conscience, donc non substantielle et primaire par rapport au \u00abcogito r\u00e9flexif\u00bb, dirig\u00e9e vers la conscience des choses ou vers la conscience elle-m\u00eame . Il a encore un argument contre l\u2019id\u00e9alisme: la \u00abtransph\u00e9nom\u00e9nalit\u00e9 de l\u2019\u00eatre\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019irr\u00e9ductibilit\u00e9 \u00e0 la conscience, au ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019\u00eatre. Cependant, il convient de noter que tous les \u00abarguments\u00bb de Sartre contre l\u2019id\u00e9alisme sont des d\u00e9clarations plut\u00f4t que des preuves. Premi\u00e8rement, l\u2019intentionnalit\u00e9 de la conscience n\u2019affirme nullement un \u00abobjet transcendantal\u00bb, comme Sartre y insiste, mais renvoie au contraire \u00e0 un objet immanent \u00e0 la conscience, dont parlait aussi Husserl en luttant contre le \u00abMoloch transcendant\u00bb et d\u00e9velopper la m\u00e9thode de \u00abr\u00e9duction ph\u00e9nom\u00e9nologique\u00bb Deuxi\u00e8mement, le \u00abcogito pr\u00e9-r\u00e9flexif\u00bb reste encore un cogito; ce n&rsquo;est pas sans raison que le concept cl\u00e9 de \u00abl&rsquo;\u00catre et le N\u00e9ant\u00bb est pr\u00e9cis\u00e9ment le cogito. Troisi\u00e8mement, Sartre ne fait aucune mention de \u00abl\u2019\u00eatre transph\u00e9nom\u00e9nal\u00bb, et l\u2019\u00eatre est pr\u00e9sent\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment comme ph\u00e9nom\u00e9nal, qu\u2019il s\u2019agisse du monde ext\u00e9rieur ou de \u00abl\u2019\u00eatre de la conscience elle-m\u00eame\u00bb. Le d\u00e9sir de se d\u00e9barrasser de l&rsquo;id\u00e9alisme, presque un \u00abd\u00e9sir exalt\u00e9\u00bb (pour ne pas dire \u00abhyst\u00e9rique\u00bb) a \u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par \u00abl&rsquo;exp\u00e9rience du livre\u00bb d\u00e8s la petite enfance: \u00abPlatonicien par la force des choses, je suis pass\u00e9 du savoir au sujet: le L&rsquo;id\u00e9e me paraissait plus mat\u00e9rielle que la chose elle-m\u00eame, parce que ce qui m&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;abord donn\u00e9 et donn\u00e9 comme la chose elle-m\u00eame&#8230; J&rsquo;ai confondu le chaos de mon exp\u00e9rience litt\u00e9raire avec le flux fantaisiste d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements r\u00e9els. C\u2019est de l\u00e0 qu\u2019est venu en moi cet id\u00e9alisme contre lequel j\u2019ai pass\u00e9 trois d\u00e9cennies \u00e0 lutter\u00bb (4: 387). Disons \u00e0 l&rsquo;avanceque Sartre n&rsquo;a jamais r\u00e9ussi \u00e0 se d\u00e9barrasser de l&rsquo;id\u00e9alisme \u00e0 toutes les p\u00e9riodes de son \u0153uvre.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Ontologie existentielle-ph\u00e9nom\u00e9nologique.<\/strong> Contrairement \u00e0 la doctrine traditionnelle de l&rsquo;\u00eatre, ou de l&rsquo;existence en g\u00e9n\u00e9ral, Sartre \u00abconstruit\u00bb une ontologie sp\u00e9cifique, ou doctrine de l&rsquo;existence humaine, tout en empruntant \u00e0 Heidegger l&rsquo;un des \u00abexistentiels\u00bb: \u00abl&rsquo;\u00eatre-au-monde\u00bb puis transform\u00e9 en \u00ab\u00eatre-dans-la-situation\u00bb. Les principales structures de l&rsquo;ontologie existentielle sont l&rsquo;\u00eatre en soi (monde ext\u00e9rieur) et l&rsquo;\u00eatre pour soi (conscience humaine). Sartre pose la question: \u00ab\u00c0 quoi doivent ressembler l\u2019homme et le monde pour que la relation entre eux soit possible?\u00bb (1:38). Cette question \u00abcache\u00bb une autre question: \u00ab\u00c0 quoi devraient ressembler l\u2019homme et le monde pour que la libert\u00e9 humaine soit possible? La description ph\u00e9nom\u00e9nologique de ces deux r\u00e9gions de l\u2019existence ne proc\u00e8de pas simplement de l\u2019opposition, mais de l\u2019opposition. Deuxi\u00e8mement, cette description doit \u00eatre directe: \u00abL&rsquo;\u00eatre nous sera r\u00e9v\u00e9l\u00e9 d&rsquo;une mani\u00e8re directe en quelque sorte, \u00e0 travers l&rsquo;ennui, la naus\u00e9e, etc., et l&rsquo;ontologie sera une description du ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;\u00eatre tel qu&rsquo;il se r\u00e9v\u00e8le, c&rsquo;est-\u00e0-dire sans interm\u00e9diaire.\u00bb (2: 14). Au lieu d&rsquo;une attitude \u00e9pist\u00e9mologique envers le monde, Sartre s&rsquo;int\u00e9resse aux \u00abexp\u00e9riences existentielles\u00bb, aux r\u00e9actions \u00e9motionnelles \u00e0 l&rsquo;environnement, aux \u00absignifications personnelles\u00bb, aux \u00e9valuations morales, etc. La conscience du sujet est remplie d\u2019un contenu subjectif unique, de sorte que le cogito de Sartre diff\u00e8re du cogito cart\u00e9sien et n\u2019a pas de caract\u00e8re rationaliste. La conscience \u00abne pense pas\u00bb le monde, mais le per\u00e7oit ph\u00e9nom\u00e9nologiquement comme quelque chose d&rsquo;\u00e9tranger, d&rsquo;oppos\u00e9 \u00e0 elle-m\u00eame, d\u00e9nu\u00e9 de sens, absurde, al\u00e9atoire, provoquant des \u00abnaus\u00e9es\u00bb et des \u00abvertiges\u00bb chez les h\u00e9ros des romans de Sartre.<\/p>\n<p align=\"justify\">L&rsquo;en-soi est le monde ext\u00e9rieur, l&rsquo;existence mat\u00e9rielle dense, dont Sartre \u00e9puise les caract\u00e9ristiques par trois th\u00e8ses: \u00abL&rsquo;\u00eatre est. L&rsquo;\u00eatre est en soi; L\u2019\u00eatre est ce qu\u2019il est\u00bb (1: 34). La premi\u00e8re th\u00e8se fixe la pr\u00e9sence simple et inconditionnelle de l\u2019\u00eatre, sa factualit\u00e9. La deuxi\u00e8me th\u00e8se rejette la pr\u00e9sence de toute structure t\u00e9l\u00e9ologique, car le monde existe sans sens ni but et est donc al\u00e9atoire et absurde. Enfin, la troisi\u00e8me th\u00e8se veut dire que l&rsquo;\u00eatre est absolument identique \u00e0 lui-m\u00eame, sa densit\u00e9 est infinie. Il n\u2019est ni passif, ni actif, ne permet pas la moindre rupture avec lui-m\u00eame, ne contient aucune n\u00e9gation, il n\u2019y a aucun myst\u00e8re en lui. Il ne conna\u00eet aucun changement, car il ne se pose jamais comme un autre. Il n\u2019y a aucun vide ou \u00abfissure\u00bb \u00e0 travers lequel rien ne pourrait p\u00e9n\u00e9trer. \u00abLes transitions, le devenir, tout ce qui permet de dire que l&rsquo;\u00eatre n&rsquo;est pas encore ce qu&rsquo;il sera, et qu&rsquo;il est d\u00e9j\u00e0 ce qu&rsquo;il n&rsquo;est pas, tout cela lui est en principe refus\u00e9\u00bb (1: 33). Mais s\u2019il est d\u00e9pourvu de tout changement et de tout d\u00e9veloppement, alors il est d\u00e9pourvu de temps, donc il n\u2019a ni pass\u00e9 ni avenir. \u00catre simplement c&rsquo;est, c&rsquo;est tout. L\u2019en-soi est le royaume de l\u2019anti-dialectique, car, \u00e0 la suite de Hegel, Sartre voit le \u00abprincipe de non-contradiction\u00bb dans le principe d\u2019identit\u00e9. \u00abLa n\u00e9gation&#8230; appara\u00eet \u00e0 la surface de l&rsquo;\u00eatre \u00e0 travers la r\u00e9alit\u00e9 humaine, et non \u00e0 travers sa propre dialectique dans l&rsquo;\u00eatre lui-m\u00eame\u00bb (1: 119). Cette interpr\u00e9tation de l&rsquo;\u00eatre n&rsquo;est pas sans rappeler l&rsquo;\u00eatre intelligible de Parm\u00e9nide: cet \u00eatre vital pour Sartre est simplement la \u00abcondition de d\u00e9couverte\u00bb de l&rsquo;\u00eatre v\u00e9ritable, ou \u00abl&rsquo;existence authentique\u00bb, qui est le Pour-soi. L&rsquo;En-soi n&rsquo;est d\u00e9fini que n\u00e9gativement, par l&rsquo;absence de toutes ces qualit\u00e9s que le Pour-soi poss\u00e8de en abondance: d\u00e9veloppement personnel, impulsions internes de changement, cr\u00e9ativit\u00e9, invention, etc. L&rsquo;En-soi ne re\u00e7oit une caract\u00e9ristique qualitative qu&rsquo;\u00e0 travers le Pour-soi: \u00abEn ce sens, toute d\u00e9termination positive de l\u2019\u00eatre est l\u2019antith\u00e8se de la d\u00e9termination ontologique du Pour-soi dans son \u00eatre comme pure n\u00e9gativit\u00e9\u00bb (1: 228). La seule fonction de l\u2019En-soi est d\u2019attendre passivement la puissance cr\u00e9atrice de l\u2019homme. Une telle interpr\u00e9tation de l\u2019En-soi et du Pour-soi rappelle beaucoup la dialectique du Soi et du non-Soi dans la philosophie de Fichte.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le pour-soi est la r\u00e9alit\u00e9 humaine, l&rsquo;homme comme conscience, cogito. La conscience n&rsquo;est \u00abrien\u00bb, parce que, d&rsquo;une part, le monde entier est en dehors d&rsquo;elle, et, d&rsquo;autre part, elle est l&rsquo;antipode de l&rsquo;\u00eatre-en-soi tant dans son mode d&rsquo;existence que dans ses caract\u00e9ristiques. Si l&rsquo;En-soi est soumis au principe d&rsquo;identit\u00e9, ou de coh\u00e9rence, alors le Pour-soi est soumis au principe d&rsquo;incoh\u00e9rence, d&rsquo;antinomie. Sartre l&rsquo;exprime par la formule: \u00abLe pour-soi est toujours ce qu&rsquo;il n&rsquo;est pas et n&rsquo;est pas ce qu&rsquo;il est.\u00bb L&rsquo;expression ontologique du principe d&rsquo;incoh\u00e9rence de la conscience est en quelque sorte la \u00abpr\u00e9sence \u00e0 soi\u00bb, le \u00abd\u00e9calage avec soi\u00bb, ce qui signifie la d\u00e9gradation de l&rsquo;identit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;auto-division, que ce soit dans un acte de r\u00e9flexion ou de d\u00e9ni de soi pass\u00e9 et pr\u00e9sent, \u00abse regarder\u00bb, s&rsquo;interroger sur soi-m\u00eame, etc., \u00e0 l&rsquo;infini. Le pour-soi est dans un \u00e9tat d\u2019\u00e9ternelle mobilit\u00e9, fluidit\u00e9, formation, variabilit\u00e9. Par cons\u00e9quent, le temps en tant que \u00absymbole de changement\u00bb constitue la structure essentielle du Pour-soi et est compris anthropomorphiquement et psychologiquement comme le pass\u00e9, le pr\u00e9sent et le futur de la vie humaine. Une personne dans son \u00eatre, pour ainsi dire, \u00abse d\u00e9barrasse\u00bb, se d\u00e9barrasse de sa \u00abvieille peau\u00bb, s&rsquo;\u00e9chappant de son pass\u00e9, qui est d\u00e9j\u00e0 \u00abdevenu un \u00eatre\u00bb, et se pr\u00e9cipitant vers le futur. Un r\u00f4le particulier est jou\u00e9 ici par la n\u00e9gation, l&rsquo;un des concepts cl\u00e9s de \u00abl&rsquo;\u00eatre et du n\u00e9ant\u00bb, avec lequel le probl\u00e8me du n\u00e9ant est \u00e9troitement li\u00e9. Sartre affirme le caract\u00e8re ontologique secondaire de la non-existence par rapport \u00e0 l&rsquo;\u00eatre. \u00c0 son tour, \u00able non-\u00eatre fonde la n\u00e9gation comme un acte, car il est la n\u00e9gation comme \u00eatre\u00bb (1: 54). Il rejette la dialectique h\u00e9g\u00e9lienne de l&rsquo;\u00eatre et du n\u00e9ant, leur simultan\u00e9it\u00e9 logique, leur interp\u00e9n\u00e9tration immanente, car dans ce cas la priorit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre sur le non-\u00eatre est viol\u00e9e. Cette priorit\u00e9 est si \u00abpuissante\u00bb que \u00abla disparition g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019\u00eatre ne pourrait pas donner lieu \u00e0 la domination du r\u00e8gne du non-\u00eatre, mais conduirait au contraire \u00e0 sa disparition compl\u00e8te: le non-\u00eatre ne peut exister que sur le surface de l\u2019\u00eatre\u00bb (1: 52). Sartre insiste \u00e9galement sur la priorit\u00e9 ontologique de l&rsquo;En-soi sur le Pour-soi, comme \u00e9tant sur le non-\u00eatre-rien. Mais puisque l&rsquo;En-soi ne peut g\u00e9n\u00e9rer aucune non-existence, il ne peut pas exister &#8211; avec toute sa priorit\u00e9! &#8211; la source du Pour-soi, qui, ontologiquement non plus, ne peut pas g\u00e9n\u00e9rer l&rsquo;En-soi, mais \u00e9pist\u00e9mologiquement, il le constitue totalement, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il ne lui donne que le sens et le sens qui plaisent \u00e0 son \u00ab\u00e2me\u00bb. Si ontologiquement l\u2019En-soi et le Pour-soi ne peuvent pas s\u2019engendrer l\u2019un l\u2019autre, mais sont aux antipodes dans leurs caract\u00e9ristiques, alors, avec tout le \u00abm\u00e9canisme du ph\u00e9nom\u00e8ne\u00bb, la description ph\u00e9nom\u00e9nologique que Sartre en fait se transforme \u00e0 nouveau en leur dualisme particulier. Ainsi, la pens\u00e9e du philosophe se d\u00e9bat dans le \u00abpi\u00e8ge des contradictions\u00bb, qu\u2019il lui est aussi difficile d\u2019\u00e9viter que de nager entre Scylla et Charybde.<\/p>\n<p align=\"justify\">Si la non-existence ne peut pas na\u00eetre dans le sein de l&rsquo;En-soi, alors l&rsquo;une de ses sources demeure &#8211; le Pour-soi, qui lui-m\u00eame est la non-existence, rien, un \u00abtrou dans l&rsquo;\u00eatre\u00bb et poss\u00e8de une \u00abcapacit\u00e9 magique\u00bb introduire la non-existence dans le monde par la n\u00e9gation (de soi, de son entourage, des autres, etc.), qui joue un r\u00f4le fondamental dans l\u2019ontologie de Sartre. Pour que l&rsquo;En-soi dense et amorphe acqui\u00e8re une organisation instrumentale pour une personne, il est n\u00e9cessaire, par la n\u00e9gation de l&rsquo;un et l&rsquo;affirmation de l&rsquo;autre, de \u00abdiviser et distribuer de grandes masses d&rsquo;\u00eatre\u00bb en divers complexes et choses individuelles. Quand quelque chose int\u00e9resse une personne, le \u00abrayon de conscience\u00bb le distingue du reste de la masse de l&rsquo;existence, qui subit une \u00abn\u00e9antisation\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire plonge dans l&rsquo;oubli. Disons que Pierre dans un caf\u00e9, avec qui un rendez-vous est pr\u00e9vu, est \u00abarrach\u00e9 par la conscience\u00bb au contexte g\u00e9n\u00e9ral, le reste du caf\u00e9 est plong\u00e9 dans une inexistence, ce qui est purement relatif et anthropologiquement significatif: \u00abC&rsquo;est \u00e9vident que la non-existence appara\u00eet toujours dans les limites de l&rsquo;attente humaine\u00bb (1: 41) et s&rsquo;accompagne de divers \u00e9tats existentiels: peur, d\u00e9go\u00fbt, d\u00e9ception, m\u00e9lancolie, mais aussi espoir, joie, confiance, etc. C&rsquo;est pourquoi Sartre dit que la non-existence \u00abcolore le monde, projetant sur les choses les couleurs de l\u2019arc-en-ciel\u00bb (1: 60). Mais il est plus correct de le comparer \u00e0 la peinture noire sur la toile d\u2019un artiste, sans laquelle tous les objets qui s\u2019y trouvent se fondraient en une seule masse amorphe. La production de non-existence par la conscience n&rsquo;est pas sa cr\u00e9ation r\u00e9elle, mais l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment le plus important dans la constitution du monde humain par la n\u00e9gation, c&rsquo;est une mani\u00e8re de voir le monde, une vision du monde. L&rsquo;\u00eatre est donn\u00e9, il ne peut pas \u00eatre d\u00e9truit, on ne peut que changer d&rsquo;attitude \u00e0 son \u00e9gard, c&rsquo;est-\u00e0-dire pouvoir se placer hors de l&rsquo;\u00eatre &#8211; pas hors de l&rsquo;\u00eatre en g\u00e9n\u00e9ral (c&rsquo;est impossible, car la conscience est toujours la conscience de quelque chose ), mais en dehors d&rsquo;une existence sp\u00e9cifique. Ainsi, premi\u00e8rement, le d\u00e9ni est de nature ph\u00e9nom\u00e9nologique et anthropomorphique. Deuxi\u00e8mement, la n\u00e9gation n\u2019est pas un attribut du d\u00e9veloppement, comme chez Hegel, mais un \u00abprincipe d\u2019organisation\u00bb de l\u2019existence humaine. Troisi\u00e8mement, la n\u00e9gation cr\u00e9e une connexion entre l&rsquo;En-soi et le Pour-soi. L\u2019homme \u00abse repose d\u2019abord dans le lit de l\u2019\u00eatre\u00bb, puis s\u2019en d\u00e9tache, le reconnaissant comme quelque chose d\u2019\u00e9tranger \u00e0 lui-m\u00eame, comme \u00abtout ce qu\u2019il n\u2019est pas\u00bb. Ainsi\u00a0 l\u2019attitude initiale envers le monde est une n\u00e9gation radicale\u00bb (1: 230). Mais toute autre attitude envers le monde est \u00e9galement associ\u00e9e au d\u00e9ni. Puisque le monde est per\u00e7u par la conscience comme absurde, d\u00e9pourvu de sens et de but, et donc impr\u00e9visible, dangereux et hostile, l&rsquo;attitude fondamentale \u00e0 son \u00e9gard est l&rsquo;ali\u00e9nation, qui s&rsquo;\u00e9tend au monde des autres, o\u00f9 les conflits et la haine sont beaucoup plus courants que l&rsquo;amour et l&rsquo;harmonie. Explorant le ph\u00e9nom\u00e8ne amoureux, Sartre parle davantage de sadisme et de masochisme que des joies de l&rsquo;amour. \u00abPas besoin de brasero. L\u2019enfer, c\u2019est les autres\u00bb, dit la pi\u00e8ce \u00abDerri\u00e8re une porte verrouill\u00e9e\u00bb. Et pourtant, le Pour-soi, avec son instabilit\u00e9 et son impermanence, semble envier la stabilit\u00e9 et la pl\u00e9nitude d&rsquo;\u00eatre de l&rsquo;En-soi et voudrait les retrouver, devenant l&rsquo;unit\u00e9 de l&rsquo;En-soi-pour-soi, avec toute la pl\u00e9nitude de leurs caract\u00e9ristiques.Si cela \u00e9tait possible, dit Sartre, alors l\u2019homme deviendrait Dieu, mais, h\u00e9las, cet \u00abAbsolu\u00bb est inaccessible et il n\u2019y a pas de Dieu. \u00abLe projet principal d&rsquo;une personne\u00bb est de devenir quelque chose d&rsquo;important, de permanent, d&rsquo;atteindre \u00abla pl\u00e9nitude de l&rsquo;\u00eatre\u00bb, mais en r\u00e9alit\u00e9 une personne n&rsquo;a \u00abrien de sp\u00e9cial\u00bb, car elle \u00absubit un fiasco\u00bb dans sa vie: \u00abLa r\u00e9alit\u00e9 humaine souffre dans son \u00eatre. C\u2019est par nature une conscience malheureuse, sans capacit\u00e9 \u00e0 surmonter un \u00e9tat malheureux\u00bb (2: 134). L&rsquo;un des \u00e9rudits am\u00e9ricains de Sartre a appel\u00e9 son livre consacr\u00e9 \u00e0 \u00abL&rsquo;\u00eatre et le n\u00e9ant\u00bb \u00abLa finale tragique\u00bb (1960), ce qui refl\u00e8te pleinement l&rsquo;\u00ab\u00e9tat d&rsquo;esprit\u00bb principal de ce livre.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Libert\u00e9 absolue.<\/strong> La n\u00e9gation dans l\u2019ontologie existentielle remplit une autre fonction, peut-\u00eatre la plus importante: elle offre \u00e0 une personne la libert\u00e9 dans un monde hostile. \u00abLa n\u00e9gation nous a conduits \u00e0 la libert\u00e9\u00bb (1:115) &#8211; Sartre d\u00e9clare et d\u00e9veloppe cat\u00e9goriquement son c\u00e9l\u00e8bre concept de \u00ablibert\u00e9 absolue\u00bb dans \u00abL&rsquo;\u00eatre et le n\u00e9ant\u00bb. Il ne croit pas suffisamment qu&rsquo;une telle compr\u00e9hension de la libert\u00e9 existait d\u00e9j\u00e0 dans l&rsquo;Antiquit\u00e9 chez les sto\u00efciens (libert\u00e9 spirituelle absolue), puis dans les temps modernes chez Descartes (libert\u00e9 de pens\u00e9e absolue). De m\u00eame que \u00abpersonne ne peut mourir pour moi\u00bb (Heidegger), de m\u00eame \u00abpersonne ne peut penser \u00e0 ma place\u00bb (Descartes). En fin de compte, il faut dire oui ou non et \u00abil faut d\u00e9cider de la v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;Univers tout entier\u00bb, interpr\u00e8te Sartre Descartes dans l&rsquo;article \u00abLibert\u00e9 cart\u00e9sienne\u00bb, qui pr\u00e9c\u00e8de la publication de textes tir\u00e9s des \u0153uvres de Descartes en 1946. Dans l\u00e0, le philosophe donne la formule suivante pour la libert\u00e9: \u00ab\u00catre libre ne signifie pas r\u00e9aliser ce qu&rsquo;on veut, mais vouloir ce qui est possible\u00bb, car s&rsquo;il est impossible de r\u00e9aliser telle ou telle action, alors on peut s&rsquo;abstenir de vouloir pour le r\u00e9aliser. La possibilit\u00e9 de refuser certains projets \u00e9largit de mani\u00e8re illimit\u00e9e la port\u00e9e de nos capacit\u00e9s, comme en t\u00e9moigne la \u00ablibert\u00e9 absolue\u00bb. Dans \u00abL&rsquo;\u00eatre et le n\u00e9ant\u00bb, Sartre distingue sa compr\u00e9hension\u00a0 philosophique\u00bb de la libert\u00e9 de la compr\u00e9hension \u00abordinaire\u00bb (\u00abr\u00e9aliser ce que l&rsquo;on veut\u00bb) et en donne la d\u00e9finition: la libert\u00e9 signifie \u00abl&rsquo;autonomie de choix, c&rsquo;est-\u00e0-dire son ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de l&rsquo;autre\u00bb les liens causals du monde. Nous parlons de libert\u00e9 spirituelle, int\u00e9rieure, de libert\u00e9 de conscience, \u00abdonc le succ\u00e8s ne signifie rien pour la libert\u00e9\u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\">La libert\u00e9 est la mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre de la conscience, son essence fondamentale, donc la conscience doit \u00eatre la conscience de la libert\u00e9. Puisque chaque personne est naturellement dot\u00e9e de conscience, la libert\u00e9 est une propri\u00e9t\u00e9 ontologique universelle de l&rsquo;homme. C&rsquo;est pourquoi Sartre insiste sur le fait que \u00abl&rsquo;homme ne peut \u00eatre ni libre ni esclave: il est toujours et compl\u00e8tement libre, ou il n&rsquo;existe pas\u00bb (1: 516). Niant les \u00abdegr\u00e9s de libert\u00e9\u00bb et les \u00e9tapes de leur mise en \u0153uvre, il affirme sa r\u00e9alit\u00e9 absolue et inconditionnelle comme essence de l\u2019esprit et de la conscience. La conscience libre ne conna\u00eet d&rsquo;autre motivation qu&rsquo;elle-m\u00eame: \u00abAutrement il faudrait supposer que la conscience active n&rsquo;a pas conscience d&rsquo;elle-m\u00eame\u00bb (1: 22). Sartre s\u2019oppose ainsi vivement \u00e0 Freud, pour qui la conscience est d\u00e9termin\u00e9e par l\u2019inconscient.<\/p>\n<p align=\"justify\">Se r\u00e9clamant d\u2019une \u00abphilosophie du concret\u00bb, le philosophe place la libert\u00e9 en situation. Nous parlons de la relation entre un choix autonome sp\u00e9cifique et la \u00abfactualit\u00e9\u00bb, le \u00abdonn\u00e9\u00bb. Tout d&rsquo;abord, Sartre s&#8217;empresse d&rsquo;annoncer qu&rsquo;aucune situation ne peut d\u00e9terminer la libert\u00e9, qu&rsquo;elle n&rsquo;est ni une \u00abcause\u00bb, ni une \u00abcondition\u00bb, ni un \u00abfondement\u00bb de la libert\u00e9, mais seulement un fond concret pour les projets humains: certains probl\u00e8mes sont \u00e0 r\u00e9soudre l&rsquo;esclave, d&rsquo;autres pour le ma\u00eetre, le troisi\u00e8me &#8211; chez le bourgeois, le quatri\u00e8me &#8211; parmi l&rsquo;ouvrier, etc.: \u00abLe coefficient d&rsquo;hostilit\u00e9 des choses ne peut pas \u00eatre un argument contre notre libert\u00e9, car c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment gr\u00e2ce \u00e0 nous, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 travers la fixation pr\u00e9alable d&rsquo;un but, pour qu&rsquo;il surgisse\u00bb (1: 562). Donnons l&rsquo;exemple c\u00e9l\u00e8bre de Sartre avec un rocher qui, selon notre projet (\u00able d\u00e9placer\u00bb ou en contempler un beau paysage), agira soit comme un obstacle insurmontable, soit comme un excellent moyen de r\u00e9aliser notre choix. Dans n\u2019importe quelle situation \u2013 en niant des choix r\u00e9pr\u00e9hensibles ou impossibles \u2013 nous pouvons d\u00e9fendre la souverainet\u00e9 de notre conscience, c\u2019est-\u00e0-dire la \u00ablibert\u00e9 absolue\u00bb. Partant de l\u00e0, Sartre tire les conclusions suivantes: 1) \u00abil n&rsquo;existe aucune situation dans laquelle le poids du donn\u00e9 puisse \u00e9touffer la libert\u00e9\u00bb; 2) il n\u2019existe aucune situation o\u00f9 le Pour-soi serait plus libre que dans d\u2019autres situations\u00bb (1: 634). La formule de l\u2019homme selon le principe de subjectivit\u00e9: \u00abL\u2019homme est ce qu\u2019il fait de lui-m\u00eame.\u00bb L&rsquo;homme est une causa sui. De la \u00ablibert\u00e9 absolue\u00bb d\u00e9coule logiquement la \u00abresponsabilit\u00e9 absolue\u00bb de soi-m\u00eame et de tout ce qui se passe dans le monde. \u00abL&rsquo;homme porte le poids du monde entier sur ses \u00e9paules\u00bb, dit Sartre. Il a une pens\u00e9e apparemment absurde: \u00abJamais nous n&rsquo;avons \u00e9t\u00e9 plus libres que pendant l&rsquo;occupation allemande de la France\u00bb, mais si on y remplace un seul mot, il prend son sens profond: \u00abJamais nous n&rsquo;avons \u00e9t\u00e9 plus responsables que pendant l&rsquo;occupation allemande de la France\u00bb. Occupation allemande de la France, car alors chaque Fran\u00e7ais devait d\u00e9cider: coop\u00e9rer avec les Allemands ou rejoindre le mouvement de la R\u00e9sistance. \u00c0 bien des \u00e9gards, l\u2019id\u00e9e m\u00eame de \u00ablibert\u00e9 absolue\u00bb est n\u00e9e en lui \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la menace nazie, \u00e0 laquelle il a d\u00fb dire \u00abnon\u00bb. D\u2019o\u00f9 l\u2019accent mis sur la libert\u00e9 n\u00e9gative, l\u2019ind\u00e9pendance de toute situation hostile, de toute n\u00e9cessit\u00e9 difficile. En toute logique, Sartre n\u2019accepte pas la d\u00e9finition bien connue: \u00abLa libert\u00e9 est une n\u00e9cessit\u00e9 reconnue\u00bb. Pour lui, \u00abla libert\u00e9 est une n\u00e9cessit\u00e9 surmont\u00e9e\u00bb. Bien qu\u2019il ne dispose pas de cette formule, elle refl\u00e8te pleinement son interpr\u00e9tation du rapport entre libert\u00e9 et n\u00e9cessit\u00e9. Dans l&rsquo;existence humaine, estime Sartre, le principe de causalit\u00e9 n&rsquo;est pas essentiel, car \u00able d\u00e9terminisme surgit \u00e0 la base du projet &#8211; l&rsquo;Avenir est un \u00eatre d\u00e9terminant&#8230;\u00bb (1: 170, 172). De toutes les dimensions temporelles, une personne est plus attir\u00e9e par le futur que \u00abinstall\u00e9e\u00bb dans le pass\u00e9 ou le pr\u00e9sent. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne psychologique a \u00e9t\u00e9 constat\u00e9 par Pascal, qui disait que \u00abnous ne vivons pas, mais allons seulement vivre\u00bb. Mais pour Sartre, cette \u00abcuriosit\u00e9 psychologique\u00bb est un \u00e9l\u00e9ment n\u00e9cessaire de la vision existentialiste de l\u2019homme comme \u00absujet aux possibilit\u00e9s illimit\u00e9es\u00bb, et non comme \u00abobjet de r\u00e9alit\u00e9 mis\u00e9rable\u00bb. L&rsquo;existence en ce sens \u00abpr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;essence\u00bb, donc dans la r\u00e9alit\u00e9 humaine, au lieu de la loi de causalit\u00e9, op\u00e8re le principe de \u00abcausalit\u00e9 transform\u00e9e\u00bb: la cause dominante n&rsquo;est pas ce qui est, mais \u00abce qui n&rsquo;est pas encore\u00bb, qui agit comme une possibilit\u00e9 dans le futur.<\/p>\n<p align=\"justify\">Avec toute la vari\u00e9t\u00e9 des probl\u00e8mes dans \u00abL&rsquo;\u00catre et le N\u00e9ant\u00bb (ici les probl\u00e8mes de la dialectique de l&rsquo;En-soi et du Pour-soi, et une analyse scrupuleuse de la Temporalit\u00e9, et les probl\u00e8mes de l&rsquo;ali\u00e9nation, des relations interpersonnelles avec Autrui, etc. .), dans ce trait\u00e9 Sartre appara\u00eet avant tout comme un \u00abchanteur de libert\u00e9\u00bb, soucieux de d\u00e9fendre la libert\u00e9 humaine \u00ab\u00e0 tout prix\u00bb, en toute situation. Et pourtant une question le \u00abtourmentait\u00bb et il la posait \u00e0 la derni\u00e8re page: \u00abLa libert\u00e9, qui est une fin en soi, peut-elle \u00e9viter toute situation ou au contraire en d\u00e9pend-elle? (2: 722). Il y r\u00e9pondra positivement dans \u00abCritique de la raison dialectique\u00bb et d\u00e9montrera l&rsquo;\u00e9volution de ses vues sous l&rsquo;influence de K. Marx. Sartre lui-m\u00eame ressentait une autre \u00abfaiblesse\u00bb dans son concept de \u00ablibert\u00e9 absolue\u00bb: le \u00abpenchant\u00bb vers la \u00ablibert\u00e9 <strong>de\u00bb<\/strong> n\u00e9gative et le manque de d\u00e9veloppement de la \u00ablibert\u00e9\u00a0<strong>pour\u00bb positive.<\/strong> Il corrigera \u00e9galement ce \u00abd\u00e9faut\u00bb de son concept dans les ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s-guerre. Cependant, malgr\u00e9 toutes ses lacunes et sa \u00abvuln\u00e9rabilit\u00e9\u00bb \u00e0 la critique, le concept de \u00ablibert\u00e9 absolue\u00bb posait un certain nombre de probl\u00e8mes r\u00e9els de libert\u00e9 spirituelle humaine: 1) le d\u00e9ni et le d\u00e9passement de la \u00abfactualit\u00e9 hostile\u00bb, 2) la recherche \u00e9ternelle et la concentration sur le l\u2019avenir, 3) les qu\u00eates cr\u00e9atives au moment du choix, 4) l\u2019honn\u00eatet\u00e9 morale lors du choix, 5) la profonde responsabilit\u00e9 personnelle de son choix.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>\u00c9volution d&rsquo;apr\u00e8s-guerre.<\/strong> Sartre a fait la connaissance du \u00abCapital\u00bb et de \u00abl\u2019Id\u00e9ologie allemande\u00bb de Marx alors qu\u2019il \u00e9tudiait \u00e0 la Sorbonne, mais cette lecture ne l\u2019a en rien chang\u00e9. L&rsquo;assimilation consciente du marxisme a commenc\u00e9 apr\u00e8s la guerre et, selon sa conviction subjective, en 10 ans, il a \u00e9t\u00e9 \u00abamen\u00e9 de l&rsquo;existentialisme au marxisme\u00bb, tout devait \u00eatre \u00abchang\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re du marxisme\u00bb, c&rsquo;est pourquoi il a \u00e9crit \u00abCritique de la dialectique Raison\u00bb (1960).<\/p>\n<p align=\"justify\">De plus, cette appr\u00e9ciation sans ambigu\u00eft\u00e9 est pr\u00e9cis\u00e9e, pr\u00e9cis\u00e9e et s&rsquo;av\u00e8re tr\u00e8s contradictoire. Sartre ne peut pas \u00eatre \u00absimplement un marxiste\u00bb, car il est d\u2019accord avec \u00abMarx lui-m\u00eame\u00bb et s\u2019oppose cat\u00e9goriquement au \u00abmarxisme moderne\u00bb, l\u2019accusant \u00e0 la fois de \u00abtrahison de la r\u00e9volution\u00bb et de \u00abstagnation de la pens\u00e9e th\u00e9orique\u00bb, ce que Marx n\u2019avait pas. En outre, il accepte le mat\u00e9rialisme historique de Marx et rejette le mat\u00e9rialisme dialectique d&rsquo;Engels, consid\u00e9rant sa \u00abdialectique de la nature\u00bb comme une \u00abextrapolation ill\u00e9gale\u00bb de la dialectique sociale de Marx, car m\u00eame dans \u00abL&rsquo;\u00eatre et le n\u00e9ant\u00bb, Sartre a d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;impossibilit\u00e9 de dialectique dans l&rsquo;Etre en soi: la dialectique ne peut \u00eatre inh\u00e9rente qu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 humaine. \u00abProbl\u00e8mes de m\u00e9thode\u00bb (1957) pr\u00e9c\u00e8de la \u00abCritique de la raison dialectique\u00bb, puis y entre enti\u00e8rement et se consacre \u00e0 la critique du marxisme et \u00e0 une tentative de \u00abcompl\u00e9ter\u00bb le marxisme par un certain nombre de \u00abliens interm\u00e9diaires\u00bb. Sartre accorde une grande valeur aux \u00abd\u00e9couvertes de Marx\u00bb et \u00e0 ses recherches socio-historiques sp\u00e9cifiques, notamment \u00abLe 18 brumaire de Louis Bonaparte\u00bb: \u00abLe marxisme n&rsquo;est pas seulement une tentative grandiose de cr\u00e9er de l&rsquo;histoire&#8230; c&rsquo;est aussi une tentative de ma\u00eetriser l&rsquo;histoire pratiquement et th\u00e9oriquement\u2026\u00bb \u00abElle reste la philosophie de notre temps: elle ne peut \u00eatre surmont\u00e9e, parce que les circonstances qui l&rsquo;ont provoqu\u00e9e ne sont pas encore surmont\u00e9es\u00bb (6: 110, 36).<\/p>\n<p align=\"justify\">Quant \u00e0 l\u2019existentialisme, il le qualifie d\u00e9sormais de \u00absyst\u00e8me parasite\u00bb, d\u2019\u00abid\u00e9ologie\u00bb qui s\u2019oppose \u00e0 la connaissance (Kierkegaard) et tente d\u00e9sormais de s\u2019y int\u00e9grer (Jaspers). Mais il ne consid\u00e8re pas son existentialisme comme tel, car il \u00abs&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re du marxisme, et non en confrontation avec lui\u00bb (6: 9, 20). Si \u00abtous les autres\u00bb existentialismes \u00absont en d\u00e9clin\u00bb, alors \u00able n\u00f4tre, celui de Sartre\u00bb a de brillantes perspectives en \u00absynth\u00e8se avec le marxisme\u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\">Sartre voit dans la praxis du \u00abconcept cl\u00e9\u00bb de Marx le fondement de son interpr\u00e9tation actuelle de l\u2019homme et de l\u2019histoire, car \u00ables hommes font leur propre histoire, mais sur la base de circonstances ant\u00e9rieures\u00bb \u2013 cette d\u00e9couverte ne peut plus \u00eatre remise en question. Il s&rsquo;adresse \u00e0 un philosophe qui a v\u00e9cu la guerre et qui a compris non seulement le \u00abpouvoir de la raison\u00bb, mais aussi le \u00abpouvoir des choses\u00bb, qui veut comprendre une personne sp\u00e9cifique comme une figure active, un cr\u00e9ateur d&rsquo;histoire. Sartre a chang\u00e9 sa \u00abformule de l&rsquo;homme\u00bb: il n&rsquo;est plus \u00abpure causa sui\u00bb, mais est \u00abce qu&rsquo;il peut faire de ce qui a \u00e9t\u00e9 fait de lui\u00bb (6: 112). Il est \u00e9galement d\u2019accord avec Marx sur le fait que \u00able travail d\u00e9finit une personne\u00bb, m\u00e9diatise ses relations avec le monde, la nature et les autres, \u00e9tant \u00abla v\u00e9ritable base de l\u2019organisation des relations sociales\u00bb. Et cette d\u00e9couverte elle aussi ne peut plus \u00eatre remise en question (2: 1, 225). L&rsquo;activit\u00e9 de travail s&rsquo;effectue \u00e0 travers des \u00absynth\u00e8ses de mati\u00e8re transform\u00e9e\u00bb (technologie, outils, instruments de travail comme \u00abtravail mat\u00e9rialis\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes\u00bb). \u00abL&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 inerte de la mati\u00e8re\u00bb comme \u00abla m\u00e9moire sociale de tous\u00bb assure \u00able d\u00e9passement de chaque histoire situation dans le processus g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019histoire\u00bb (2: 1, 200). La \u00abforce d&rsquo;inertie de la mati\u00e8re\u00bb peut pr\u00e9senter aux cr\u00e9ateurs actifs de l&rsquo;histoire \u00abses propres surprises\u00bb sous la forme de r\u00e9sultats inattendus, que Sartre exprime avec le concept de \u00abcontre-finalit\u00e9\u00bb (but contre-final), c&rsquo;est-\u00e0-dire , un objectif r\u00e9alis\u00e9 \u00absans auteur\u00bb. Il veut ainsi souligner le d\u00e9roulement objectif du processus historique et le d\u00e9clare dans son propre esprit: \u00abla loi historique finit par \u00e9viter tout le monde\u00bb (2: 1, 133).<\/p>\n<p align=\"justify\">S&rsquo;exprimant contre la \u00abRobinsonnade\u00bb de l&rsquo;histoire, il accorde une grande attention \u00e0 la \u00abth\u00e9orie des ensembles pratiques\u00bb, mettant en \u00e9vidence les associations actives &#8211; groupes, \u00abcollectifs et s\u00e9ries\u00bb passives (comme les \u00abmol\u00e9cules de cire scell\u00e9es avec un sceau\u00bb) et les classes qui peuvent \u00eatre \u00e0 la fois actif et passif. Plus les buts et les objectifs d&rsquo;une association sont \u00abtransparents\u00bb, compr\u00e9hensibles pour des personnalit\u00e9s sp\u00e9cifiques, plus elles sont actives, tandis que dans les \u00abassociations bureaucratiques\u00bb, l&rsquo;activit\u00e9 des personnalit\u00e9s diminue fortement (tels sont les partis communistes modernes, selon Sartre). Une classe qui ne s\u2019est pas r\u00e9alis\u00e9e \u00aben tant que classe\u00bb fait l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une \u00abpratique inerte\u00bb (pratico-inerte par opposition \u00e0 praxis), qui est sa n\u00e9cessit\u00e9 et son destin, son ali\u00e9nation et son inhumanit\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">En accord avec les positions marxistes sur le r\u00f4le de la base dans la soci\u00e9t\u00e9, le conflit des forces productives et des rapports de production, la lutte des classes comme \u00abmoteur de l&rsquo;histoire\u00bb, \u00abl&rsquo;objectivation et la d\u00e9sobjectivation\u00bb de la pratique, etc., Sartre, en tant qu&rsquo;existentialiste, accorde une attention particuli\u00e8re \u00e0 la \u00abpersonne concr\u00e8te\u00bb avec ses exp\u00e9riences, sa conscience et sa libert\u00e9. Il reconna\u00eet d\u00e9sormais \u00e0 la fois la d\u00e9termination sociale de la personnalit\u00e9 et \u00abl&rsquo;existence pr\u00e9-cr\u00e9\u00e9e de l&rsquo;homme\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire son \u00abessence a priori\u00bb en tant que repr\u00e9sentant d&rsquo;une classe ou d&rsquo;une autre (2: 1, 289, 294), mais comme auparavant d\u00e9finit l&rsquo;homme \u00e0 travers le \u00abprojet\u00bb (en tenant compte des capacit\u00e9s instrumentales, des conditions mat\u00e9rielles), et surtout &#8211; \u00e0 travers le\u00a0 d\u00e9passement de situations\u00a0 (dans le travail, les actions, les actes, la lutte pour la libert\u00e9), il a r\u00e9alis\u00e9 l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 de la \u00ablibert\u00e9 n\u00e9gative\u00bb et a commenc\u00e9 \u00e0 parler de la libert\u00e9 positive comme de \u00abla logique de l&rsquo;action cr\u00e9atrice\u00bb (2: 1, 156). Naturellement, il consid\u00e8re la praxis comme libre et non pratico-inerte. Et maintenant, il appelle \u00abl&rsquo;existence non pas une substance stable reposant sur elle-m\u00eame, mais une perte constante d&rsquo;\u00e9quilibre\u00bb, \u00abnous surmontant de toutes nos forces\u00bb (6: 186).<\/p>\n<p align=\"justify\">Cependant, le \u00abmarxisme paresseux moderne\u00bb, selon Sartre, fig\u00e9 dans des sch\u00e9mas abstraits de \u00abmacroanalyse\u00bb des mouvements sociaux, des classes, des collectifs et d\u2019autres \u00abgrandes formes\u00bb, ne veut pas voir derri\u00e8re lui des \u00abpersonnes r\u00e9elles sp\u00e9cifiques\u00bb, les transformant en \u00absymboles de ses mythes\u00bb ou en faire le sujet d&rsquo;une \u00abpsychologie pavlovienne absurde\u00bb. Il fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 G. Luk\u00e1cs, qui ne comprenait ni la philosophie ni la personnalit\u00e9 de Heidegger, essayant de \u00able serrer dans des moules pr\u00e9fabriqu\u00e9s\u00bb sans se soucier d\u2019en lire ou de comprendre leur signification. D\u2019ailleurs, Luk\u00e1cs lui-m\u00eame, Sartre ironiquement, a appel\u00e9 ce marxiste \u00abl\u2019id\u00e9alisme volontariste pseudo-philosophique\u00bb (6: 66, 103, 46, 33). Les marxistes consid\u00e8rent leurs \u00abprojets abstraits\u00bb, estime Sartre, comme une connaissance toute faite de l\u2019histoire, alors qu\u2019elle n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e. Il veut compl\u00e9ter la macroanalyse marxiste par une \u00abmicroanalyse\u00bb existentielle de la famille, des petits groupes, des personnes sp\u00e9cifiques, en un mot, des \u00abdimensions existentielles de l\u2019\u00eatre\u00bb. Pour ce faire, il propose un \u00absyst\u00e8me de liens interm\u00e9diaires\u00bb: 1) la m\u00e9thode socio-historique d&rsquo;Henri Lefebvre avec une phase de description ph\u00e9nom\u00e9nologique; 2) analyse sociologique sp\u00e9cifique; 3) la psychanalyse existentielle de l\u2019enfance (contrairement aux absolutisations sexuelles de Freud), dont Sartre a fait preuve dans le r\u00e9cit \u00abLes Mots\u00bb; 4) une m\u00e9thode progressive-r\u00e9gressive de \u00abcompr\u00e9hension\u00bb de la pratique des figures r\u00e9elles avec un mouvement ascendant du pr\u00e9sent vers le futur, puis un mouvement descendant du futur vers le pr\u00e9sent et le pass\u00e9, identifiant \u00e0 la fois les objectifs finaux et les r\u00e9sultats de la l\u2019action, et toutes ses conditions initiales. Le succ\u00e8s de la \u00abcompr\u00e9hension\u00bb de la pratique d\u2019autrui d\u00e9pend \u00e0 la fois du \u00abdegr\u00e9 de participation\u00bb \u00e0 celle-ci et de la compr\u00e9hension des \u00abressorts internes\u00bb des pens\u00e9es, des sentiments et des actions humaines. Il distingue la \u00abcompr\u00e9hension\u00bb \u00e0 la fois de l&rsquo;intellectualisme de la Connaissance Absolue et de l&rsquo;irrationalisme dans l&rsquo;esprit de Kierkegaard.<\/p>\n<p align=\"justify\">Malgr\u00e9 toute la complexit\u00e9, l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 et l\u2019incoh\u00e9rence de la vision du monde d\u2019apr\u00e8s-guerre de Sartre, on peut constater une certaine \u00e9volution de son existentialisme sous l\u2019influence de Marx. De la philosophie du cogito dans \u00abL&rsquo;\u00eatre et le n\u00e9ant\u00bb, il passe \u00e0 la philosophie de la pratique dans \u00abCritique de la raison dialectique\u00bb, de l&rsquo;homme causa sui &#8211; \u00e0 une personnalit\u00e9 socialement d\u00e9termin\u00e9e, de la \u00ablibert\u00e9 n\u00e9gative absolue\u00bb \u00e0 la libert\u00e9 positive d&rsquo;action cr\u00e9atrice, d&rsquo;une m\u00e9thode purement ph\u00e9nom\u00e9nologique &#8211; \u00e0 la diversit\u00e9 des m\u00e9thodes d&rsquo;\u00e9tude de la r\u00e9alit\u00e9 humaine, du dualisme de l&rsquo;En-soi et du Pour-soi &#8211; \u00e0 leur synth\u00e8se dans la praxis, de l&rsquo;interpr\u00e9tation absurde du monde environnant &#8211; \u00e0 la recherche de son sens \u00e0 travers l&rsquo;action historique, de forte ali\u00e9nation entre les peuples &#8211; \u00e0 l&rsquo;affirmation de leur solidarit\u00e9 dans la lutte pour la justice sociale, la d\u00e9mocratie et la libert\u00e9. Et pourtant, Sartre restait une sorte d\u2019existentialiste avec son culte de la personnalit\u00e9 souveraine, son humanisme militant, son accent sur le \u00abd\u00e9passement de la situation\u00bb par un \u00abprojet\u00bb, et sa n\u00e9gation une fois pour toutes de l\u2019essence donn\u00e9e de l\u2019homme. En ce sens, il n\u2019abandonne donc pas la formule: \u00abL\u2019existence pr\u00e9c\u00e8de l\u2019essence\u00bb.<\/p>\n<h5 class=\"subtitle\"><strong>Litt\u00e9rature<\/strong><\/h5>\n<p align=\"justify\"><em>1.Sartre JP<\/em>\u00a0L&rsquo;\u00catre et le N\u00e9ant. P., 1948.<\/p>\n<p align=\"justify\"><em>2.Sartre JP<\/em>\u00a0Critique de la raison dialectique, T. 1, P., 1960<\/p>\n<p align=\"justify\"><em>3. Sartre J.-P.<\/em>\u00a0L&rsquo;\u00eatre et le n\u00e9ant. M., 2000.<\/p>\n<p align=\"justify\"><em>4. Sartre J.-P.<\/em>\u00a0Mur (\u00ab Naus\u00e9es \u00bb, \u00ab Mouches \u00bb, \u00ab Mots \u00bb, etc.). M., 1992<\/p>\n<p align=\"justify\"><em>5. Sartre J.-P.<\/em>\u00a0L&rsquo;existentialisme est l&rsquo;humanisme \/\/ Cr\u00e9puscule des Dieux, M., 1989.<\/p>\n<p align=\"justify\"><em>6. Sartre J.-P.<\/em>\u00a0Probl\u00e8mes de m\u00e9thode (\u00ab Marxisme et existentialisme \u00bb, etc.) M., 1994.<\/p>\n<p align=\"justify\"><em>7. T. Kuznetsov V. N.<\/em>\u00a0Sartre et l&rsquo;existentialisme. M., 1969.<\/p>\n<p align=\"justify\"><em>8. Streltsova G. Ya.<\/em>\u00a0Critique du concept existentialiste de dialectique (Analyse des vues philosophiques de J.-P. Sartre). M., 1974.<\/p>\n<p align=\"justify\"><em>9. Filippov L. I.<\/em>\u00a0Anthropologie philosophique de Sartre, M., 1977.<\/p>\n<p align=\"justify\"><em>10. Kissel M. A.<\/em>\u00a0Evolution philosophique de Sartre. K., 1976.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Paul Sartre (1905 &#8211; 1980) est n\u00e9 \u00e0 Paris dans la famille de l&rsquo;officier de marine Jean-Baptiste Sartre (d\u00e9c\u00e9d\u00e9 alors que son fils n&rsquo;avait que deux ans) et d&rsquo;Anne-Marie Schweitzer. Le futur \u00e9crivain et philosophe a grandi dans la famille de son grand-p\u00e8re Charles Schweitzer (le c\u00e9l\u00e8bre penseur humaniste Albert Schweitzer \u00e9tait son neveu), professeur universitaire et auteur de manuels dans l&rsquo;esprit de&hellip;<\/p>\n<p> <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/2024\/06\/28\/sartre\/\">Read more<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":864,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[49,50],"tags":[60,154,184,185],"class_list":{"0":"post-863","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-philosophie","8":"category-philosophie-moderne","9":"tag-conscience","10":"tag-etre","11":"tag-idealisme","12":"tag-transphenomenalite"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/863","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=863"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/863\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":961,"href":"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/863\/revisions\/961"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/864"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=863"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=863"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/planeta21vek.ru\/artemiada\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=863"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}